David N. Brett
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92330 Sceaux - France

tel: +33 (0) 6 75 05 08 76
davidnbrett@gmail.com

Curriculum Vitae - version acrobat

Quos vult perdere, Jupiter dementat...

une nouvelle de David Brett

 

 

- "Monsieur Mac Farlane ?"
- "Bonjour, Professeur Jovis..."
- "Votre webcam est encore mal orientée... veuillez me dire qui est avec vous, je vous prie, et me décliner son matricule d'habilitation..."
La webcam se déplace, dévoilant le visiteur du directeur général de PsyChem, un homme massif et trapu aux allures de taureau.
- "Habilitation FP 31- 108 22 B, Monsieur... Ce monsieur est le lieutenant Brady, du FBI... Il vient pour l'affaire d'Oklahoma City..."
- "Bien, répondez à ses questions... et rendez-moi compte..."
Je coupe avant que Mac Farlane ait pu répondre.
Un lieutenant du FBI... un sous-fifre, pour moi ! Comme pour un vulgaire dealer des bas-fonds de la Bowery... et pourquoi pas un balayeur, pendant qu'ils y sont ? Non seulement ils veulent ma peau, mais en plus ils m'insultent...
Doucement, Jovis... c'est un piège qu'ils te tendent, montre-toi plus intelligent qu'eux, comme toujours...
Pour retrouver mon calme, je balaye des yeux les murs de la pièce sans fenêtres qui m'entoure. Ils sont tapissés de feuilles d'aluminium qui la rendent opaque à l'infra-rouge. Celui qui me fait face n'est constitué que d'écrans de télésurveillance. A un angle, mon bureau. De l'autre côté, le futon sur lequel je dors et la table basse sur laquelle je mange. Le sri-lankais de service me passe mes plateaux-repas par une ouverture du mur, après avoir goûté devant la caméra tous les plats et toutes les boissons que je vais absorber. Juste avant de manger, j'effectue une seconde inspection à l'aide de réactifs de ma composition.

Les cinq derniers étages de la PsyChem Tower sont réservés pour moi seul. Lorsque je l'ai fait construire, j'ai ordonné aux architectes d'arrêter les ascenseurs au 58ème et de fermer l'accès aux étages supérieurs par une porte blindée unique, manœuvrable seulement depuis mon bureau par télécommande. Le plafond du 58ème est recouvert d'une chappe isolante spéciale. Un sas et un circuit spécial sont aménagés pour laisser entrer le sri-lankais de service avec le ravitaillement, de façon à ce qu'il n'ait accès qu'à la cuisine et au jardin d'hiver.

Depuis six ans, je ne suis pas redescendu du sommet de cette tour. Je dispose de tous les moyens de communication pour diriger ma société depuis cette thébaïde sans avoir à en bouger. Ainsi tous ceux qui veulent ma perte en sont pour leurs frais, à supposer qu'ils survivent au châtiment préventif que leur envoient périodiquement Piggy et Twiggy, les deux hôtes que je retiens chez moi depuis quatre ans... Mais nous reparlerons d'eux plus tard.

Je surveille machinalement l'écran qui communique avec le jardin d'hiver. La présence de fleurs ne m'est pas nécessaire, en revanche celle de certaines plantes cultivées ici est indispensable pour Piggy et Twiggy. Je constate qu'une fois de plus la curiosité du sri-lankais de service l'a emporté sur sa crainte... Son tableau d'emploi du temps précisait : entretien des plates-bandes de 11h à 13 heures. Il n'entrait pas dans cette opération la nécessité de jeter un coup d'œil par le hublot du laboratoire où je travaille à mes préparations...

Je l'interpelle par l'interphone :
- "Monsieur Sirisopham ?"
Je mets un point d'honneur à traiter tous mes employés avec la plus extrème courtoisie...
- "Oui, Professeur ?"
- "Votre journée est terminée... je n'ai plus besoin de vous... veuillez disposer, et surtout n'oubliez pas de prendre votre douche..."

Je surveille son entrée dans la cabine hermétique de douche et actionne une touche sur mon clavier d'ordinateur. Mon Largapsyx 32 fait merveille dans ces cas-là : la mort intervient sous 1 minute et 30 secondes. L'évacuation du corps s'effectue par simple ouverture d'une trappe donnant directement sur une cuve de Sulfhydrix A (pour anaérobie). La dissolution dure une heure environ.
J'emploie des sri-lankais célibataires fraîchement débarqués de leur pays, parce qu'ils n'ont pas de familles d'accueil comme les chinois ou les thaïlandais. Ainsi personne ne s'aperçoit de leur disparition.
Celui-ci n'ira raconter nulle part, et surtout pas à ceux qui veulent ma peau, ce qu'il a vu par le hublot.

Je rappelle Mac Farlane.
- "Que voulait ce policier ?"
- "Il enquête sur la disparition de Steve et Myra, Monsieur..."
- "Steve et Myra ? Les deux anciennes stars du "Coca-Cola Clever Quizz" ? Qu'ai-je donc encore à voir avec ces gens ? Ils ne m'ont plus contacté depuis quatre ans !"
- "Ce serait en rapport avec l'affaire d'Oklahoma City, Monsieur..."
- "C'est extravagant... et complètement absurde... pas question que la police mette les pieds chez moi..."
- "Hélas, Monsieur... le lieutenant Brady m'a parlé de requérir la force au cas où vous vous opposeriez à..."

Allons, il fallait bien qu'on en arrive là un jour. De toutes façons, pour tous ces gens, il est trop tard... J'interromps le verbiage de mon employé :

- "Monsieur Mac Farlane, faites en sorte que la PsyChem Tower soit évacuée de tout son personnel dans 20 minutes... y compris des personnels de sécurité..."
- "Evacuer ? Mais, Monsieur le Prof..."
- "Une objection, Monsieur Mac Farlane ?"
- "Pas du tout, Professeur, pas du tout... je vais donner l'ordre d'évacuation..."

J'ai vingt minutes à consacrer à mes hôtes. J'allume les deux écrans qui communiquent avec les pièces où je les maintiens sous surveillance. Le Sulfon Z devait les maintenir en sommeil encore pour 2 heures et 28 minutes, mais je dois leur parler. Je lâche donc une projection d'Oxygariane monovalent pour les réveiller sans trop les bousculer, car j'ai besoin qu'ils soient d'humeur sereine.

En attendant, je fais repasser sous mes yeux leur biographie : Stefano et Mirabella Sanchez, Steve et Myra pour le public, Piggy et Twiggy pour moi, sont les deux marionnettes que j'utilise pour réaliser des exploits étonnants, qui ne scandalisent que les millions d'imbéciles qu'ils avaient naguère bernés à la télévision.

Ces deux jeunes gens, frère et sœur, sont dotés d'une extraordinaire capacité de communication par télépathie. Malheureusement leur intelligence à peine moyenne et leur lamentable imagination ne leur avaient pas soufflé d'autre idée que d'utiliser ce don supra-humain pour devenir de simples animaux de cirque. Ils se contentaient donc d'écumer les quizz télévisés, l'un en vedette sur le plateau, l'autre soutirant les réponses aux spécialistes par effraction mentale à distance, et les retransmettant au premier, le tout pour empocher jusqu'à 100 000 lamentables dollars. Leur notoriété était immense et ils claquaient leur fortune en voyages, hôtels de luxe, boîtes de nuit branchées et amours scandaleuses.

Ce jeu dérisoire aurait pu durer sans problème si un jour ils n'avaient eu l'idée de venir visiter mon cerveau pour répondre à une question sur la neurochimie des émotions. C'est un sujet sur lequel j'ai quelques connaissances, puisque certains de mes ennemis ont cru habile d'endormir ma méfiance en m'attribuant ce hochet pour les vaniteux qu'est le Prix Nobel. Ils espéraient sans doute profiter de ma notoriété pour se remplir les poches, ou bien pour mieux dénoncer auprès d'un public veule et ignorant les résultats de ma géniale activité scientifique.

J'avais beaucoup progressé dans mes recherches sur l'effraction mentale, et je ressentis immédiatement l'agression que tentait ce soir-là le dénommé Steve sur mon propre cerveau. Je décidai de lui donner une fausse réponse, qu'il communiqua à sa sœur, qui naturellement la répéta à l'antenne. La suite fut assez plaisante. L'ineffable Billy Keane, l'animateur de l'émission, composa aussitôt devant les caméras un numéro de téléphone "...pour consulter immédiatement le professeur Karl Jovis, notre Prix Nobel américain, le plus grand spécialiste mondial de la question, et savoir s'il confirme l'exactitude de cette réponse...".

Le téléphone résonna chez moi, et naturellement je donnais cette fois la bonne réponse. La déception des 12 millions de téléphages lobotomisés qui suivaient cette exhibition en consommant leur popcorn confina ce soir-là à la catastrophe nationale. Médusé, Keane eut l'outrecuidance de me demander : "mais enfin, Professeur, êtes-vous bien sûr de vous ? Myra s'est trompée ? Vous persistez dans votre réponse ?"
- "Désolé pour Myra", répondis-je, " et meilleure chance la prochaine fois..."

Que croyez-vous qu'il se passa ? Le lendemain, dans la presse, c'est moi qui endossai le mauvais rôle, celui du briseur de rêves. Mes ennemis en profitèrent pour fustiger mon "arrogante certitude", et des rumeurs perfides commencèrent à sourdre ici et là sur ce qu'on appela mes silences inexpliqués, mes attitudes étranges, ma solitude, voire ce qu'un journaliste qualifia d'"autisme inquiétant".

La presse relata également qu'une violente dispute avait éclaté hors antenne entre le frère et la sœur. Toutefois j'avais détecté en eux deux sujets exceptionnels qui pourraient aider mes recherches. Je les invitai donc à venir me rencontrer, et je médiatisai cet évènement au maximum. Ils déclarèrent à l'issue de l'entretien qu'ils m'avaient "pardonné", et qu'ils allaient même s'initier sous ma direction aux notions de chimie neurologique qui leur manquaient pour pouvoir continuer à gagner les prochains "Coca-Cola Clever Quizz".

Nous commençâmes à nous rencontrer régulièrement, puis de plus en plus souvent et pour des séances de travail toujours plus longues. A l'étonnement général, ils redevinrent peu à peu des jeunes gens "normaux", et adoptèrent le style de vie standard des étudiants américains les plus ordinaires. Les médias s'éloignèrent alors progressivement d'eux et ils retombèrent dans l'anonymat. C'est classique aux Etats-Unis, comme désormais dans le reste du monde, qui a fini par adopter leurs pires comportements collectifs. En l'occurence, cela me convenait, car c'est le but que je recherchais.

En effet, l'examen des tests que je leur avais fait subir m'avait amené à une stupéfiante découverte : leur capacité de faire survenir concrètement des évènements seulement visualisés au préalable dans leurs cerveaux. Il suffirait donc que je leur souffle leurs rêves pour en provoquer un à ma guise. Pour cela, une simple administration d'hallucinogènes basiques suffisait pour les mettre en condition de recevoir mes suggestions.

Mes premiers essais en vraie grandeur me donnèrent pleine satisfaction : le journaliste qui avait parlé de mon "autisme inquiétant" mourut carbonisé dans sa voiture, qui percuta un camion citerne d'essence juste devant une école vers l'heure de la sortie des classes. Peu après, Billy Keane, qui avait osé mettre mes connaissances publiquement en doute, s'écrasa sur l'aéroport de Chicago à bord du 737 d'American Airlines où il avait pris place en compagnie d'une centaine de ces téléphages dont il gavait chaque semaine la vacuité cérébrale avec ses shows débiles.

C'est vers cette époque que je me retirai alors de la société pour m'enfermer avec mes hôtes dans la tour qui abritait les bureaux de PsyChem, la société que j'avais fondée grâce à la notoriété de mon Prix Nobel. La famille Sanchez, avec laquelle Steve et Myra avaient depuis longtemps cessé toute relation autre que financière, s'inquiéta un peu de leur disparition, surtout en voyant se tarir la manne de dollars sur laquelle elle comptait pour vivre sans s'en faire. Je calmai leurs craintes en faisant passer par mes deux cobayes les messages parlés et écrits rassurants nécessaires, et surtout en leur adressant de leur part un gros chèque pour solde de tout compte.

Une fois enfermés seuls, juste séparés de moi par un étage, je pus passer à des expériences plus sérieuses. Je m'aperçus bien vite qu'en excitant une certaine jalousie d'ordre "professionnel" entre eux, j'obtenais des résultats encore meilleurs. Bien qu'isolés l'un de l'autre, ils utilisaient leur télépathie pour communiquer, et les amabilités qu'ils se lançaient à certains moments prenaient un tour rien moins que fraternel. Par des dosages de substances judicieusement administrés, j'entretenais entre eux une discorde permanente qui les maintenait en état de compétition et surtout les empêchait de s'entendre contre moi.

Certains de mes travaux avaient déplu aux gérontes de l'Académie Internationale des Neurosciences qui les avaient proclamés "contraires à l'éthique scientifique et dangereux pour les droits de l'homme", selon le jargon en vogue depuis qu'un Français en était devenu le Président. Une bombe souffla son Congrès annuel pendant une séance pleinière. L'Académie Américaine, qui ne m'avait pas défendu lors de mon expulsion du même Congrès l'année précedente, fut ensuite décimée par une épidémie d'empoisonnements mortels.

C'est à la fin de cette épidémie que je m'aperçus de la surveillance que les services secrets américains exerçaient sur moi depuis quelque temps. Le FBI, alerté par la famille Sanchez, avait fini par découvrir comment Steve et Myra étaient devenus célèbres, et ce qu'ils étaient devenus depuis. Les policiers, qui ne comprenaient rien au sens de mes travaux, avaient alors fait appel dans le plus grand secret à Jill Mac Ewan, une de mes anciennes assistantes du Massachussets Institute of Technology, qui m'avait trahi devant la commission d'enquête de l'Académie, mais qui avait eu la chance de tomber malade au moment du Congrès, ce qui lui avait épargné le châtiment infligé aux autres.

Je n'avais qu'à me mordre les doigts de cet oubli, car lorsque je la fis rechercher par Piggy et Twiggy, Jill avait été mise au secret dans un endroit inconnu, protégé contre leurs ondes mentales, tout comme certains bâtiments le sont des ondes radio ou radar, qui sont de même nature. Je lançai alors mes deux cobayes, à l'aide de toutes les substances que je pus fabriquer dans mon labo du sommet de la tour, sur une seule piste : retrouver la trace de Jill Mac Ewan et la supprimer. Un moment, je crus l'avoir localisée dans un immeuble du centre d'Oklahoma City. L'immeuble vola immédiatement en éclats. Mais Jill ne s'y trouvait pas.

En fait, il s'agissait d'un leurre tendu par le FBI, qui avait monté une source artificielle d'ondes mentales sur la fréquence de celles de Jill, ce qui avait attiré celles de Steve et Myra, que j'avais programmées pour les rechercher. Immédiatement elles avaient été captées par Jill qui les avait comparées avec celles mesurées sur les enregistrements des anciennes émissions du "Coca-Cola Clever Quizz". Le lien avec moi était donc établi.

J'avais immédiatement mis en sommeil profond les cerveaux de Piggy et Twiggy, pour éviter qu'on ne les repère. Mais le mal était fait.

Toutefois, j'avais encore des munitions pour retarder le pire. Une première procédure judiciaire fut entamée contre moi, par défaut naturellement, et elle échoua devant l'argument évident utilisé par mes avocats : n'ayant pas bougé de la PsyChem Tower depuis six ans, je n'avais aucun lien direct et matériel avec les faits qui m'étaient reprochés, et ces accusations de manipulation neuroscientifique étaient des délires de la science-fiction la plus extravagante. Le FBI n'avait aucun dossier scientifiquement crédible à m'opposer, et pour cause : le seul expert vivant en matière de neurochimie, c'était... moi. Et il ne pouvait pas prendre le risque de dévoiler Jill, que j'aurais immédiatement clouée comme un papillon sur un mur.

Mais l'arrivée du policier ce matin, dans le bureau de Mac Farlane, était la preuve évidente que cette stratégie de défense avait fait long feu.

La foule innombrable des bovins téléphages allait bientôt pouvoir se venger par l'intermédiaire de ses chiens de garde les mieux dressés. Encore faudrait-il venir me chercher au fond de mon refuge. Et même si cela arrivait, sa tranquillité serait de très courte durée... j'avais prévu de partir en beauté en lui léguant une plaie qui ne se refermerait pas de sitôt...

J'inspecte attentivement tous les écrans me montrant l'intérieur de chaque étage de la PsyChem Tower. Ils sont tous entièrement vides. J'occulte alors toutes les issues de l'immeuble, entrées principales et de service, issues de secours, entrées des parkings souterrains, gaines d'aération, etc... en télécommandant la fermeture de grilles d'acier renforcé qui opposeront de précieuses heures de résistance aux chalumeaux de la police.

Il n'était que temps : je peux observer que la PsyChem Tower vient d'être entourée par un cordon épais de la Garde Nationale de l'Etat de Virginie, pendant qu'une escouade de policiers s'approche de l'entrée principale, accompagnée de quelques cadres supérieurs de PsyChem, au nombre desquels l'inévitable Mac Farlane.

Le réveil de Piggy et de Twiggy me tire de cette observation.

- "Bonjour à vous deux", dis-je.
- "Bonjour, Maître..."
- "Notre collaboration va prendre fin dans quelques heures, et d'une façon ou d'une autre, vous serez délivrés..."
- "Nous nous sentons bien ici...", dit Piggy.
- "Nous ne demandons pas à être délivrés...", complète Twiggy.
- "Il le faudra pourtant... Jill s'est montrée plus forte que vous... l'obscurantisme est en train de gagner la partie... par votre faute, la science est en danger..."
- "Nous en sommes désolés, Maître...", reprend Piggy.
- "Que pouvons-nous faire pour vous aider ?", continue Twiggy.
- "Dans moins de 24 heures, la police forcera l'entrée de cet appartement. D'ici là vous allez vous rendormir, et au dernier moment je vous réveillerai pour vous confier une dernière mission, qui me permettra de finir en beauté... ensuite vous pourrez retourner à votre monde, pour y respirer l'air frelaté de sa futilité, puisque vous n'êtes décidément bons qu'à cela..."

Je coupe la communication et envoie dans l'atmosphère de leur chambre une nouvelle dose de Sulfon Z. Il ne me reste plus, pendant un jour et une nuit, qu'à attendre et à observer.

J'entends déja le bourdonnement des hélicoptères qui viennent tourner comme des mouches autour de mon étage. Ils ne peuvent pas se poser sur le toit, car je l'ai fait hérisser de pointes d'acier solidement ancrées dans le béton. Je me contente de commander l'ouverture des quatre silos de missiles "Stinger" prévus pour les abattre. Ils décrochent immédiatement.

Je branche mon scanner sur la fréquence radio de la police de la ville.

- "... il les a réveillés, nous avons clairement entendu leur voix... il parlait d'une mission ultime à leur confier... maintenant il est silencieux... appel à proximité pour confirmation..."
-"... proximité confirme... ils se sont rendormis", prononce une autre voix.
- "Et en bas, les chalumeaux ?"
- "Ca va prendre du temps, la ferraille est solide..."
- "Et du côté de l'investigation de son disque dur ?"
- "Rien d'anormal, il a consulté pas mal d'horaires de compagnies aériennes ces derniers temps..."
- "C'est peut-être intéressant... quelles destinations ?"
- "A peu près toutes... nous ne sommes guère avancés..."
- "Sa ligne téléphonique ?"
- "Coupée depuis une heure..."
- "Pas d'émission de portable ?"
- "Pas la moindre..."
-"Est-il au moins toujours vivant ? Proximité, pouvez-vous répondre ?"
- "Affirmatif...", répond pour la deuxième fois la voix de celui qui s'appelle "proximité", et dont la vibration ne m'est pas inconnue...

J'enregistre par précaution toutes les voix de mes interlocuteurs des dix derniers jours... Aucune ne correspond.... mais il faudrait que cet individu parle plus longtemps pour que je puisse l'identifier, car je suis certain de ma perception...

Un silence, puis la voix du coordinateur reprend :

- "Proximité, avez vous réussi le numéro 2 ?"
- "Oui..."

- "Bien, nous allons essayer d'entrer en contact...."

Un instant plus tard, j'entends l'hélicoptère remonter à la hauteur de l'étage, puis une voix s'adresse à moi par haut-parleur :

- "Professeur Jovis, ici le FBI... Nous sommes au courant de votre activité... Vos mérites scientifiques sont incontestables mais vos activités sont dangereuses et illégales, et vous détenez illégalement deux personnes enfermées dans vos appartements privés... Veuillez nous les livrer et vous rendre à nos sommations... Professeur Jovis, si vous nous entendez, veuillez contacter le numéro de téléphone suivant : 027 03 08 88 12... Je répète : 027 03 08 88 12..."

J'actionne derechef l'ouverture des silos des Stingers, mais quand je presse sur le bouton de mise à feu, rien ne se passe.

- "Vos missiles sont neutralisés, professeur, il ne vous reste plus qu'à vous rendre sans opposer de résistance...", reprend derechef la voix dans le haut-parleur.

Neutralisés, mais par qui ? Mais voyons, c'est évident ! Par ce fameux "proximité", un de leurs agents qui doit se trouver enfermé avec moi, tout près, peut-être même de l'autre côté du mur.

Je sollicite fébrilement tous les écrans de surveillance des cinq étages privés que j'occupe. Rien ne bouge... tout semble désert, en dehors de Piggy et de Twiggy qui dorment d'un profond sommeil. Pourtant j'ai étudié l'emplacement et la manœuvre des caméras... il n'y subsiste aucun angle mort...

Je garde le silence le plus complet. Les heures s'écoulent lentement, inexorablement... l'hélicoptère n'est pas remonté, la police a dû changer de fréquence, car je n'entends plus aucune conversation radio. "Proximité" ne bouge pas un cil.

Vers quatre heures du matin, j'enregistre la première victoire des chalumeaux. Une brèche est ouverte et un commando de policiers armés et encagoulés se répand dans le rez-de-chaussée de la tour. Mais j'ai condamné les ascenseurs. Ils vont devoir monter à pied, avec tout leur matériel. Un peu après cinq heures, c'est fait : ils s'attaquent au blindage du 58ème étage.

Je dois encore tenir au minimum trois heures... Si j'y parviens, tout deviendra alors irréversible.

A six heures du matin, le blindage résiste toujours. J'ai presque gagné la partie.

Je me décide alors à appeler le numéro qu'ils m'ont indiqué.
La voix qui décroche est celle du coordinateur :

- "Professeur Jovis ?"
- "Lui-même..."
-"Lieutenant Brady à l'appareil... êtes-vous disposé à vous rendre ?"
- "Pas immédiatement, lieutenant... ce sera chose faite dans quelques heures... quand vos chalumeaux auront terminé leur travail..."
- "Mais pourquoi pas tout de suite ?"
- "Parce que mes deux invités dorment, et que j'ai scrupule à les réveiller..."
- "Ils sont vivants ?"
- "Mais naturellement, voyons... d'ailleurs cet homme que vous avez posté chez moi... celui que vous appelez "proximité"... je pense qu'il peut vous le confirmer..."

Un blanc passe dans la conversation. Je reprends sur le mode persifleur :

- "De toutes façons, ce malheureux doit avoir attrapé quelques crampes à force de rester caché... il a dû constater depuis que mes barrières sont réellement infranchissables..."

Brady ne répond pas. Je continue :

- Il est possible que je vous ouvre un peu avant que vous n'ayez percé mon blindage... cela dépend d'une nouvelle que j'attends..."

- "Une nouvelle ?"

- "Oui... Si Jill Mac Ewan se trouve près de vous, parlez-lui du scénario 48 de la série J, que nous avions développé ensemble... bien le bonjour, lieutenant Brady..."

Et je raccroche. Jill Mac Ewan va devoir effectuer une recherche approfondie dans les archives du MIT. Il sera trop tard quand elle trouvera de quoi il s'agit...

Il est maintenant 7 heures 40 du matin. Le blindage tient toujours. Je sais que j'ai gagné. Je réveille mes deux cobayes.

- "Voici votre mission...", leur dis-je. Et je leur en expose les détails alors que leur atmosphère se remplit à leur insu de Dioklone Tétravalent, le summum de mes créations, celui que je réservais pour les grandes occasions, celui qui décuple la lucidité et annihile le jugement, tout en décuplant la force de l'onde mentale. Il n'aura servi qu'une fois. Dommage...

Au moment où je boucle définitivement leur local, une violente explosion me projette au sol. Je ressens brusquement une vive douleur dans mon ventre. J'ai reçu un énorme éclat de verre qui me déchire les tripes. De la fumée surgit un homme que je reconnais tout de suite :

- "Sirisopham..."
- "Pour vous servir, Professeur..."
Je réussis à articuler :
- "Proximité.. c'était vous ?"
- "C'était moi..."
La douleur me gagne, je ne sens plus mes jambes.
Le sri-lankais se penche sur moi :
-"Professeur... ces avions... à quelle heure décollent-ils ? où vont-ils ?"
Je tente un dernier sourire. La mort arrive. Je pose une dernière question :
- "Monsieur... Sirisopham... quel jour... sommes-nous ? Et quelle heure... est-il ?"

Dans un brouillard, j'entends la dernière phrase de ma vie :

- "Nous sommes le 11 septembre 2001, Professeur... il est 8 heures 30 du matin..."